Intelligence artificielle : quels enfants allons-nous laisser au monde ?

Du 17 au 19 octobre, à La Salle Saint-Nicolas, à Issy-les-Moulineaux, près de 200 acteurs du réseau La Salle se sont retrouvés pour l’Université lasallienne d’automne. Trois jours pour interroger les promesses et les limites de l’intelligence artificielle, mais surtout pour réfléchir à ce qui demeure au cœur de notre mission : l’éducation de chaque jeune, sa liberté et sa capacité à grandir en humanité.

L’intelligence artificielle bouscule nos repères, transforme nos pratiques et interroge notre rapport au savoir. Mais derrière les outils, les algorithmes et les promesses technologiques, une question s’impose : quelle place voulons-nous continuer à donner à l’humain ? Tout au long de cette Université lasallienne d’automne, les intervenants ont invité les éducateurs à dépasser les discours de fascination comme les postures de défiance. Non pour nier les bouleversements en cours, mais pour mieux les comprendre et choisir, en responsabilité, le monde éducatif que nous voulons construire.

Ne pas confondre innovation et progrès éducatif

Le numérique est-il nécessairement un progrès pour l’éducation ? C’est l’une des premières questions posées au fil des interventions. Stéphane Calvo, chef d’établissement et pilote de l’Excellence numérique, invite à dépasser la seule question des écrans et des outils. L’enjeu n’est pas de remplacer un cahier par une tablette, mais de déterminer ce que la technologie apporte réellement aux apprentissages.

Différencier les approches pédagogiques, rendre les élèves acteurs et créateurs du numérique, développer leur esprit critique : autant de perspectives qui supposent de faire des choix éclairés. Car maîtriser un outil ne suffit pas. Encore faut-il savoir l’interroger, vérifier les informations qu’il produit et comprendre les limites de ses réponses.

Le sociologue Laurent Tessier, spécialiste de l’éducation au numérique, prolonge cette réflexion en invitant à prendre du recul sur les discours qui entourent ces technologies. Dans la perspective des humanités numériques, la technologie doit favoriser la connaissance, la créativité et la collaboration, sans fragiliser les relations humaines. Apprendre à utiliser l’intelligence artificielle, c’est aussi apprendre à s’en passer lorsque la situation l’exige.

Cette exigence de discernement rejoint les interrogations du père François Euvé, prêtre jésuite, théologien et rédacteur en chef de la revue Études. En résonance avec Magnifica Humanitas, il invite à réfléchir à ce qui fonde la dignité humaine, à la liberté et à la responsabilité de nos choix. Face à des machines capables d’accomplir des tâches toujours plus complexes, la question n’est plus seulement de savoir ce qu’elles peuvent faire, mais ce que nous voulons leur confier.

Et si l’intelligence artificielle nous obligeait à repenser nos pratiques ?

Le deuxième jour, la table ronde réunissant le Frère André-Pierre Gauthier, le père Pierre-Alexandre Collomb, Stéphanie Chauveau, Sandrine Olivier et Eliot Sberro a déplacé le débat vers le quotidien des établissements. Quels usages de l’intelligence artificielle peuvent véritablement servir les jeunes ? Comment en saisir les possibilités sans renoncer à nos exigences éducatives ?

La personnalisation des apprentissages, l’accompagnement des élèves en difficulté et le temps que certains outils peuvent faire gagner ouvrent des perspectives intéressantes. Mais ce temps gagné n’a de valeur que s’il est réinvesti au service de la relation éducative.

La question de la triche en offre une illustration concrète. L’intelligence artificielle donne une nouvelle dimension à une difficulté que les enseignants connaissent depuis longtemps : comment s’assurer qu’un élève a compris, appris et construit lui-même son raisonnement ? Comme l’a souligné le Frère André-Pierre Gauthier, elle peut nous conduire à « bouleverser notre rapport à l’heure de classe et notre rapport au travail à la maison ».

L’enjeu n’est donc pas uniquement de détecter les usages inappropriés, mais de repenser les modalités d’apprentissage et d’évaluation. Faire expliquer une démarche à l’oral, questionner un élève, lui demander de justifier ses choix : autant de pistes pour mieux apprécier ses acquis et renouer avec le dialogue. Non dans une logique de défiance, mais dans une démarche d’accompagnement qui associe confiance et exigence.

Ce que la machine révèle de notre humanité

C’est précisément ce déplacement du regard qu’a proposé la philosophe Gabrielle Halpern lors de la dernière journée. Et si l’intelligence artificielle nous révélait moins ses limites que les nôtres ? Son intervention a ouvert une réflexion sur notre société et sur les relations que nous entretenons les uns avec les autres. Si une intelligence artificielle peut parfois sembler plus disponible, plus patiente ou plus attentive qu’un être humain, que dit cette situation de nos relations ? Pourquoi certains jeunes peuvent-ils préférer interroger une machine plutôt que s’adresser à leurs camarades, par crainte d’être jugés ou moqués ?

L’interrogation est profonde. À force de chercher à rendre nos outils toujours plus performants, ne risquons-nous pas de négliger ce qui rend une communauté véritablement humaine : l’écoute, la confiance, l’accueil de la différence et la possibilité de se tromper sans être rejeté ? Pour la philosophe, l’enjeu est aussi de redonner du sens aux savoirs, de créer des passerelles entre les disciplines, les générations et les territoires. L’école ne peut se limiter à transmettre des connaissances. Elle doit également permettre aux jeunes de développer leur curiosité, leur capacité à entrer en relation et leur aptitude à accueillir l’autre.

« Quels enfants allons-nous laisser au monde ? »

En clôture de ces trois journées, Christophe Vaissière, délégué provincial, a donné à l’ensemble des réflexions une résonance profondément éducative. « Nous n’avons pas parlé de l’intelligence fraternelle ces trois jours. » Pourtant, les participants n’ont-ils pas vécu une magnifique démonstration de cette intelligence dans les échanges, la prière et la convivialité ?

Au fil des interventions, des questions et des rencontres, une fraternité s’est éprouvée, nourrie par la diversité des regards et la volonté de réfléchir ensemble. Une fraternité générative, capable de faire naître des idées, de déplacer les certitudes et d’ouvrir de nouveaux chemins.

Christophe Vaissière a alors proposé de déplacer une question souvent posée au sujet de l’avenir de la planète. Nous nous interrogeons sur le monde que nous laisserons à nos enfants. Mais, pour les éducateurs, une autre question est tout aussi essentielle : « Quels enfants allons-nous laisser au monde ? »

Éduquer à l’ère de l’intelligence artificielle ne consiste pas seulement à préparer les jeunes à un environnement technologique en mutation. Il s’agit de les aider à devenir des femmes et des hommes libres, capables de discernement et attentifs aux autres. Des personnes qui ne confondent pas la puissance d’un outil avec la richesse d’une relation, ni la rapidité d’une réponse avec la profondeur d’une réflexion.

Lionel Fauthoux

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