« La priorité absolue, c’est notre empreinte sociale »
Secrétaire général de l’enseignement catholique, Guillaume Prévost porte une parole engagée sur les grands enjeux éducatifs de notre temps. Entre exigence, ouverture à tous et fidélité au projet éducatif chrétien, il revient sur les défis majeurs auxquels l’enseignement catholique est aujourd’hui confronté et sur la nécessité de replacer la confiance et la relation éducative au cœur de l’école.
Selon vous, quelles sont les priorités absolues pour maintenir un enseignement à la fois exigeant, inclusif et enraciné dans la tradition éducative catholique ?
La priorité absolue, c’est notre empreinte sociale. Et cette empreinte repose sur un pilier fondamental : le contrat d’association avec l’État. Ce contrat est un véritable joyau. Sans lui, l’enseignement catholique risquerait de devenir un choix social, religieux ou culturel parmi d’autres, réservé à quelques-uns. Or notre vocation est toute autre : être ouvert à tous, dans une logique d’égalité réelle.
Ce contrat traduit une reconnaissance essentielle : l’enseignement catholique est un instrument au service du bien commun. C’est ce qui nous permet d’accueillir toutes les familles, quels que soient leur parcours, leurs origines ou leurs convictions. Historiquement, ce contrat est né dans un espace de conciliation après-guerre. Si cet espace venait à se refermer, nous assisterions à une société fragmentée : d’un côté des classes moyennes rejetées vers les extrêmes, de l’autre une élite de plus en plus déconnectée des solidarités nationales.
Notre enjeu n’est donc pas de nourrir des guerres internes, mais de cultiver le lien : avec le tissu associatif, les forces politiques, les forces de l’Église et avec l’ensemble de la jeunesse de notre pays, quelles que soient les croyances et religion de chacun. Nos établissements sont les creusets d’une France enracinée et confiante dans l’avenir. C’est précisément cela que nous devons préserver.
Le contrat d’association peut-il être remis en cause ?
Il peut être remis en cause dans ses modalités, et il l’est déjà, pour être très clair. Lorsque la place du caractère propre est mal comprise, lorsque l’on s’étonne qu’un enseignant puisse proposer une prière, cela montre que quelque chose est fragilisé. Il n’y a pas, dans nos établissements, des « temps chrétiens » et des « temps non chrétiens ». L’établissement lui-même est chrétien. Les mathématiques sont pastorales. L’accueil des familles sur le trottoir est pastoral. La relation éducative, dans son ensemble, est pastorale. Si nous acceptons une lecture purement juridique, casuistique, réduite à des circulaires et à des volumes horaires, nous perdons l’essence même de notre projet éducatif.
Le danger est double : politique, bien sûr, mais aussi profondément humain et éducatif. Nous avons trop longtemps raisonné en termes de statuts, de procédures, de dispositifs, en oubliant la condition enseignante. Or il faut redonner aux enseignants, quelles que soient leurs convictions personnelles, les moyens de s’approprier pleinement le projet éducatif.
L’enseignement catholique n’est pas un enseignement réservé aux baptisés. Il est une proposition pour tous. C’est une invitation à suivre le Christ, que l’on soit croyant ou non. C’est exigeant. Cela demande de la finesse, du discernement, un goût profond pour la relation. Si nous parlons le langage des seules circulaires, nous manquerons le rendez-vous.
Je veux aussi aller plus loin sur la question des abus et des violences. Elle est centrale. Les violences couvertes pendant des années sont un cancer. Un cancer qu’il faut nommer, circonscrire et traiter sans ambiguïté. Ce n’est pas seulement une question de réparation, mais une question de vérité et de responsabilité, au cœur même de notre mission éducative.
Quels leviers mobilisez-vous pour renforcer l’attractivité de la vocation éducative ?
Tout commence par le projet éducatif. Il doit être clarifié, incarné, rendu lisible et compréhensible. On ne peut pas se contenter de dire l’Évangile, sans expliquer ce que cela signifie concrètement pour tous.
L’ouverture à tous ne peut pas rester déclarative. On ne peut pas attendre sur le seuil que les familles viennent à nous. Il faut aller à leur rencontre. Un autre point important : nous avons laissé aussi s’installer une incompréhension croissante entre la communauté enseignante et la singularité du projet chrétien. Il faut rouvrir un dialogue exigeant sur la formation, la protection sociale, le dialogue social, la reconnaissance humaine.
Nous sommes appelés à collaborer à l’œuvre de l’Esprit. Il souffle aujourd’hui, fortement. À nous de savoir nous appuyer sur les attentes des familles, sur les nouvelles générations, sur les questions profondes que se posent les hommes et les femmes de notre temps autour de l’éducation, de la parentalité, du sens.
Comment qualifieriez-vous aujourd’hui le dialogue entre l’enseignement catholique et les pouvoirs publics ?
L’État n’est pas un ennemi. Nous avons besoin de lui car nous avons besoin du bien commun. Mais l’État est un outil, pas une fin. Le danger serait de le considérer comme une personne, ou comme l’unique incarnation de la société.
Notre véritable enjeu est le dialogue avec la société, avec nos contemporains. Si nous sommes au rendez-vous de ce dialogue-là, la relation avec l’État suivra. Nous avons parfois confondu relation à l’État et relation à la France. Or la France, ce sont d’abord les hommes et les femmes de notre temps.
Quel message souhaitez-vous adresser aux chefs d’établissement, aux enseignants et aux éducateurs ?
Un mot doit nous guider : la confiance. Sans confiance, rien ne se fait. Si nous cédons à la tentation de placer un policier derrière chaque éducateur, nous perdrons les éducateurs, la relation éducative, et finalement les enfants.
La confiance implique aussi la responsabilité. Les abus doivent être au centre de nos réflexions. Ce qui est inacceptable, ce n’est pas que des violences surviennent — c’est qu’elles soient dissimulées derrière l’autorité éducative. Nous avons des responsabilités vis-à-vis des enfants, des familles, des collectivités, de la société et de l’Église. Cette tension entre confiance et responsabilité doit guider la rénovation profonde de nos institutions.
Propos recueillis par Lionel Fauthoux