Rome, cœur du Signum Fidei

D’abord installé à Lyon, puis à Paris jusqu’en 1904, le siège des Frères des écoles chrétiennes est évacué sous la contrainte de l’État français à Lembecq-lez-Hal, en Belgique. Le 26 octobre 1928, le pape Pie XI invite les congrégations religieuses à installer leur siège à Rome, à quelques enjambées du Vatican. Se rapprocher du Saint-Siège est stratégique pour les lasalliens ; cela permet de donner une dimension pleinement internationale à la gouvernance de l’institut, fondé au XVIIe siècle pour l’éducation des enfants, notamment les plus pauvres. C’est donc dans la ville éternelle que bat depuis 90 ans le cœur institutionnel d’un des plus vastes réseaux éducatifs catholiques du monde, celui des Frères des écoles chrétiennes dont la devise est « Signum fidei » (Signe de foi).

En 1929, les 34 frères de l’institut acquièrent 24 hectares nécessaires au projet d’installation de l’institut, dans le quartier Aurelio (aujourd’hui Aurelia), à 2,5 km précisément du Vatican. Le chantier débute le 2 mars 1935 et il faudra à peine 15 mois aux 800 ouvriers, qui ont œuvré 24 heures sur 24, pour ériger l’ensemble des bâtisses : la grande chapelle, lenoviciat et les espaces de vie. En septembre 1936, la première communauté prend possession des lieux. Quelques mois plus tard, un autre événement renforce la portée symbolique de l’endroit : le transfert des reliques de saint Jean-Baptiste de La Salle, que l’on place dans la chapelle de la nouvelle maison généralice. Depuis, les frères mais aussi des laïcs du monde entier viennent s’y recueillir.

Protégée par le Saint-Siège mais ballottée par l’Histoire

Le 24 mai 1937, le Vatican souhaite qu’une première école gratuite des frères voit le jour pour les enfants pauvres du quartier voisin appelé Pineta Sacchetti. Les premiers cours sont assurés dès le 16 octobre de la même année avec 110 jeunes répartis dans quatre classes.

La Seconde Guerre mondiale bouleverse la quiétude de la Casa La Salle. La gouvernance se réfugie temporairement à Mauléon, dans le sud-ouest de la France, et c’est en octobre 1943 que la maison des frères devient un site protégé par le Saint-Siège. Cette protection sera de courte durée puisqu’en janvier 1944, les troupes allemandes l’occupent et la transforment en hôpital, laissant toutefois une aile pour la formation des frères italiens. Après le départ des Allemands, elle accueille, toujours comme lieu de soins, l’armée britannique. Ce n’est qu’en 1945 que la maison retrouvera sa vocation originelle et ce, jusqu’à aujourd’hui.

Le cœur décisionnel de l’institut

C’est dans la maison généralice que travaillent le frère supérieur général Armin Luistro, religieux mais aussi ancien ministre de l’Éducation nationale des Philippines (2010 à 2016), et son conseil. Sur les tables de réunion, des dossiers venus des cinq continents : projets éducatifs en Afrique, initiatives universitaires en Amérique latine, formation des enseignants en Asie. La Casa La Salle est le centre de coordination d’un réseau impressionnant d’écoles, d’universités et d’institutions éducatives qui se réclament aujourd’hui de la tradition pédagogique lasallienne. C’est dans ce lieu discret que sont prises des décisions qui influencent la vie quotidienne de millions d’élèves.

Au fond d’un couloir plus calme, une porte s’ouvre sur une salle aux étagères chargées de registres anciens. Les archives centrales de l’institut conservent des documents précieux retraçant plusieurs siècles d’histoire éducative. On y trouve des correspondances de missionnaires partis ouvrir des écoles en Amérique au XIXᵉ siècle, des règles manuscrites de la communauté ou encore les photographies des premiers établissements lasalliens. Pour les historiens, ces archives racontent l’expansion progressive d’un projet pédagogique né dans la France du XVIIᵉ siècle et devenu aujourd’hui le cœur d’un réseau mondial.

La maison généralice est aussi un lieu de passage permanent. Dans le réfectoire, les langues se mélangent : français, espagnol, anglais, italien, les conversations reflètent la diversité de l’institut. Des frères venus du Mexique, du Liban ou des Philippines participent souvent à des rencontres, des sessions de formation ou des réunions internationales. Parfois, les jardins accueillent aussi les grandes rencontres de la congrégation : chapitres généraux ou rassemblements de responsables éducatifs. Chaque visite rappelle que l’œuvre fondée par Jean-Baptiste de La Salle dépasse largement les murs de Rome.

Lionel Fauthoux

Ils l’ont dit lors de leur visite à la Casa La Salle

Mère Teresa : « Vous êtes aujourd’hui la seule lumière parmi les jeunes. L’avenir du monde dépend de ce que vous faites » (1979) Jean-Paul II : « Je sais à quel point vous vous efforcez d’être à l’écoute des besoins réels des jeunes grâce à une pédagogie centrée sur la personne » (1981) Léon XIV : Jean-Baptiste de La Salle, au cours de sa vie, a été amené « à chercher des réponses créatives et à s'aventurer dans des voies nouvelles et souvent inexplorées » en pédagogie (2026)

Interview : Frère Santiago Mancini, directeur de la maison généralice à Rome

Vous dirigez la maison générale des Frères des écoles chrétiennes à Rome depuis trois ans. Dans quel état d’esprit se trouve aujourd’hui l’institut ?

Nous sommes dans un moment charnière. Nous savons d’où nous venons, nous connaissons notre histoire, mais nous ne savons pas encore exactement où nous allons. Il y a une forme d’incertitude, mais aussi beaucoup d’espérance. C’est une période de discernement.

Qu’est-ce qui a profondément changé ces dernières années ?

Le modèle historique, construit au XIXe siècle, a longtemps structuré notre organisation. Il avait déjà été revisité après le concile Vatican II, mais aujourd’hui, il montre ses limites. La baisse des vocations en Europe, la mondialisation de notre mission éducative et l’irruption du numérique nous obligent à repenser en profondeur notre manière de fonctionner.

La maison généralice de Rome a longtemps été un centre névralgique. Est-ce toujours le cas ?

Son rôle évolue. Elle n’est plus le centre unique et centralisateur qu’elle a été. Aujourd’hui, nous avançons vers davantage de décentralisation. Par exemple, la communication est désormais pilotée depuis la Colombie et la protection de l’enfance depuis l’Angleterre. Cela nous permet d’être plus proches des réalités locales.

Cette transformation est-elle aussi visible dans le fonctionnement du lieu lui-même ?

Oui, et très concrètement. Autrefois, la maison accueillait de longues formations, parfois jusqu’à neuf mois. Aujourd’hui, ces formats n’existent plus. Les sessions sont plus courtes, plus ponctuelles, car les agendas ont changé. Une partie du bâtiment a été transformée pour devenir un espace d’accueil. Nous recevons toujours, mais autrement.

Cette évolution marque-t-elle une rupture avec l’histoire du lieu ?

Je parlerais plutôt d’une continuité transformée. La maison a été pensée, dans les années 1930, comme un grand centre de formation international, dans un contexte où Rome occupait une place centrale dans l’Église, notamment après les accords du Latran. Aujourd’hui, le monde a changé et nous devons nous adapter sans perdre notre identité.

La gouvernance de l’institut évolue-t-elle elle aussi ?

Oui. Le chapitre général reste un moment essentiel, tous les sept ans, mais même son ancrage à Rome n’est plus systématique. La pandémie nous a déjà obligés à revoir nos habitudes, et demain, il pourrait se tenir ailleurs dans le monde. Cela traduit une volonté d’ouverture.

Quelle est aujourd’hui la place des laïcs dans cette dynamique ?

Elle est devenue essentielle. Les laïcs ne sont plus simplement associés à la mission, ils en sont pleinement acteurs. Ils participent aux réflexions, aux décisions, à la mise en œuvre des projets éducatifs. C’est une évolution majeure pour nous.

La maison généralice célèbre bientôt ses 90 ans. Que représente cet anniversaire ?

C’est un moment symbolique. En 1936, ils étaient plusieurs dizaines de frères à s’installer ici, dans une dynamique d’expansion. Aujourd’hui, nous sommes une vingtaine, accompagnés par une trentaine de collaborateurs laïcs. Cela montre bien le chemin parcouru.

Malgré ces changements, le lieu reste-t-il vivant ?

Oui, très vivant. Chaque année, près d’un millier de personnes passent par la maison. Elle reste un point de rencontre pour la famille lasallienne, mais aussi pour d’autres acteurs. C’est un lieu qui continue à faire sens.

Propos recueillis par Lionel Fauthoux

 

Crédit photo : Lionel Fauthoux

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