"Le savoir-vivre est un savoir-aimer"

vendredi 1er mars 2013


Professeur de Français au collège des Francs-Bourgeois à Paris, mère de famille, mais également marionnettiste et illustratrice, Inès Franque aime depuis toujours inventer et écrire des histoires pour les enfants. Elle vient de publier, sous son nom de jeune fille Inès de Chantérac, "À l’école de Séraphine, mon 1er manuel de savoir-vivre" dédié aux 4 - 10 ans et inspiré par l’esprit de saint Jean-Baptiste de La Salle, Fondateur des Frères des Écoles Chrétiennes. Rencontre.

JPEGComment avez-vous découvert la figure de saint Jean-Baptiste de La Salle ?

J’ai d’abord rencontré des Frères, lors d’un stage, suivi de plusieurs semaines d’été dans les camions écoles avec la communauté des Frères de Sarcelles, qui s’occupaient de l’Aset (Association pour la Scolarisation des Enfants Tziganes). Leur regard sur les élèves, leur délicatesse et leur humilité restent pour moi un exemple déterminant. Puis en arrivant aux Francs-Bourgeois, j’ai eu la chance de suivre la formation du Centre Lasallien Français et de découvrir de très beaux textes de saint Jean-Baptiste de La Salle : des extraits de la conduite des écoles, puis le manuel de civilité. Ces écrits datent du XVIIème siècle, mais on peut y puiser encore beaucoup aujourd’hui.

En quoi les recommandations du Fondateur rejoignent-elles vos préoccupations d’éducatrice ?

Jean-Baptiste de La Salle recommande une grande cohérence entre des attitudes du corps, du langage, et leur enracinement dans la vraie charité. Il porte un regard toujours bienveillant, respectueux sur l’autre. Je cite au début de mon petit livre l’introduction de son manuel de civilité [1]. Voir et honorer Dieu dans l’autre, qu’il soit notre conjoint, notre collègue, notre enfant, ou notre camarade de classe, nos parents, nos frères et sœurs, etc. : vaste programme ! Avec un tel objectif, les violences scolaires ou les conflits de tous ordres peuvent se désamorcer bien plus efficacement qu’avec un arsenal de sanctions. La démarche de saint Jean-Baptiste de La Salle est de responsabiliser chaque enfant, en lui faisant comprendre le vrai sens du comportement qu’on lui demande d’adopter. La maîtrise de soi, le respect de l’autre et de soi-même, sont autant de thèmes qu’il aborde et qui restent fondamentaux dans l’éducation d’un jeune. C’est l’une des conditions de son bonheur et de la réussite de sa vie, au XVIIème siècle comme au XXIème siècle. Le Fondateur insiste aussi sur l’amitié qui doit présider dans toute relation humaine : un bon contrepoison de l’indifférence ou des rivalités. Inciter les jeunes à créer des liens d’amitié entre eux, en laissant de côté agressivité, moqueries, ou concurrence écrasante, fait partie de notre métier d’éducateur.

Comment le projet de ce livre est-il né, qu’est-ce qui a inspiré vos personnages ?

Les éditions Téqui ont souhaité créer une rubrique savoir-vivre dans leur magazine mensuel Patapon. Cette demande a fait écho au projet que j’avais de longue date, d’écrire un livre sur la politesse pour les enfants. Cette belle coïncidence a donné l’École de Séraphine, mon 1er manuel de savoir-vivre, en 32 pages en couleur, pour les enfants de 4 à 10 ans. Cette tranche d’âge peut être élargie, puisque d’après Frère Rémi, l’un des Frères à qui le livre est dédicacé, petits et grands ont beaucoup à y apprendre. Certains de mes élèves de 5ème l’ont également beaucoup apprécié. Avec les moins de 4 ans, on peut utiliser le livre comme imagier de comportement, les illustrations sont très expressives. L’histoire tourne autour de quatre personnages principaux : Séraphine, jolie brebis et maîtresse de l’école de savoir-vivre, et ses trois turbulents élèves, Rustic le bouc, Grognon le cochon, et Cabotin le petit babouin. Il est possible que mes élèves et mes enfants m’aient aidés à camper ces petits personnages. La valeur symbolique des animaux permet aussi une identification indirecte : la caricature peut être poussée un peu plus loin, tout en évitant le risque moralisateur et en restant drôle.

Sur quoi avez-vous souhaité mettre l’accent ?

Les thèmes sont très variés. Ils appartiennent au quotidien de tous les enfants : manger de tout à table, ranger sa chambre, demander pardon, dire bonjour, laisser sa place aux personnes âgées ou handicapées, obéir à ses parents... Chaque chapitre permet aux enfants de découvrir un savoir-vivre qui est en fait un savoir-aimer. Ces réflexes demandés aux enfants ont un sens, celui d’un lien avec l’autre, le contraire d’une façade mondaine. L’enjeu de ce livre est de montrer le sens profond de la politesse, d’apprendre à laisser une place au plus faible, au plus vulnérable ; l’humour y a une grande place, parce que ce langage est le plus efficace pour faire passer des notions importantes tout en douceur. Les enfants retiennent les gags, mais aussi au passage la définition de la "conscience" ou celle de "l’obéissance". Sur la plupart des illustrations se trouvent de courtes citations issues de la Bible ou de l’Évangile. Elles appuient le message et en montrent la source.

Quelle est votre saynète préférée, quelles sont les utilisations possibles de votre livre ?

J’aime bien la saynète guerre et paix, qui met en scène une dispute, assortie d’un échange de noms d’oiseaux peu amènes. Ce passage permet de définir la violence. L’enfant comprend qu’une dispute de cour de récré peut se régler autrement que par des insultes. L’image montre l’un des personnages séparer ses camarades en train de se battre, surmonté de la citation d’Évangile Heureux les artisans de paix. Ce chapitre parle beaucoup aux enfants. Il a aussi la faveur de pas mal de parents et d’enseignants ! Le livre peut faire l’objet d’un projet pédagogique en primaire, avec les saynètes jouées en classe, et la fabrication de masques pour les personnages. Certains enseignants ont tenté l’expérience avec succès. Sinon les lectures en famille sont des temps toujours très riches, où l’affection donnée et reçue permet de beaux moments d’éducation. Quant aux petits lecteurs déjà autonomes, à partir de 6-7 ans, certains parents m’ont dit les avoir entendus glousser derrière la porte de leur chambre... et des résultats bien concrets sont observés !

JPEGÀ l’école de Séraphine, mon 1er manuel de savoir-vivre
Inès de Chantérac
32 pages
Éd. Téqui, oct. 2012
8,90 euros

Galerie

Séraphine, maitresse de l'école de savoir-vivre Rustic le bouc Grognon le cochon Cabotin le petit babouin

Notes

[1C’est une chose surprenante que la plupart des chrétiens ne regardent la bienséance et la civilité que comme des qualités purement humaines et mondaines, et ne pensent pas à élever leur esprit plus haut ; ils ne la considèrent pas comme une vertu qui a rapport à Dieu, au prochain et à nous-même (...) Or c’est Dieu qu’ils honorent en la personne de leur prochain.

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